"Hola, soledad"

Cinq poèmes traduits de l'espagnol (Colombie)
tirés du recueil "Hola, soledad" (Oveja Negra, Bogotá, 1987)
de l'écrivaine María Mercedes Carranza 

poèmes traduits + mot du traducteur

journal Le Courrier (Suisse), édition du 19 mai 2020


Extrait:


Description de l’ennemi
Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord, à cause de cela même, nous nous en rapprochons plus impétueusement.
EDGAR ALLAN POE (Le démon de la perversité)
[trad. Charles Baudelaire]
I

L’ennemi c’est l’air qui entre dans ta bouche,
le rêve que tu rêves seule,
les mots que tu dis et ceux que tu ne dis pas,
les regards qui partent de tes yeux,
tes pensées en je ne sais quoi,
les mains avec lesquelles tu touches
ou au moins l’idée du désir,
les pieds qui te mènent sans cap vers le désastre,
ce sont l’ennemi en veille, l’insomnie impavide
qui t’envahit par tous les pores
et tel un tumulte de fourmis rouges
t’inonde du sang de tes veines
et te laisse, maintenant pour rien, continuer à vivre.

II

Ou peut-être : te poser en statue dans un parc
pour qu’on écrive des vulgarités
sur ta peau sombre ou continue son chemin,
te placer sur le bord de l’abîme au cas où,
rêver du désastre le plus proche
et pousser le rêve vers l’éveil,
chercher le piège pour y tomber
à en perdre la lumière et le cœur,
te faire une beauté le matin
et dériver l’après-midi dans la tasse de thé,
te poser devant le miroir pour regarder ton œuvre
et continuer à vivre, maintenant pour rien.
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